La surprise stratégique, ce n’est en aucun cas l’imprévu, mais un choc qui fait basculer brutalement une posture de sécurité, parce qu’il arrive au mauvais moment, au bon endroit, et avec une intention extrêmement claire.
Bien souvent, les signaux dits faibles existaient, mais ils se sont perdus dans le bruit, les routines et, parfois même, dans l’incrédulité.
Ce qu’on appelle vraiment une « surprise stratégique »
Une surprise stratégique n’est pas un événement inattendu. Elle constitue plutôt un choc qui atteint le niveau des intérêts vitaux, ce qui amène un État, une alliance ou un acteur majeur à revoir entièrement sa posture, ses hypothèses et, parfois, ses priorités.
Le politologue Corentin Brustlein définit la surprise stratégique comme une menace qui est mal ou non anticipée et qu’elle frappe de manière totalement inattendue, en broyant sur son passage les conceptions et autres postures de sécurité.
Quand le signal existe… mais qu’on ne veut pas le voir
Le plus troublant, comme l’explique la politologue américaine Roberta Wohlstetter (1912–2007), c’est que la surprise réussit à en être une malgré l’existence de nombreux signaux, totalement noyés dans le bruit, mais qui deviennent limpides après coup.
Le politologue américain Richard K. Betts va plus loin dans son raisonnement en affirmant que l’échec n’est pas seulement informationnel, mais également cognitif, organisationnel et politique. Il explique que, dans ce type de situation, malgré les alertes perceptibles, les dirigeants hésitent, temporisent et finissent par ne plus y croire, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Deux exemples du passé, typiques de l’école du réel
La guerre du Kippour, en octobre 1973, est une parfaite illustration des mécanismes décrits ci-dessus. Les indices étaient nombreux, mais le cadre mental des décideurs a conduit à sous-estimer les intentions adverses, et ce, jusqu’à leur passage à l’acte.
Plus de 50 ans après, la guerre de Kippour reste un cas d’école des échecs en matière d’alerte, tout simplement parce qu’elle combine des signaux, des biais et une surprise au niveau stratégique.
Au même titre, l’invasion du Koweït par l’Irak, le 2 août 1990, est un autre cas d’école, puisque cet événement déclenche immédiatement une reconfiguration des dispositifs militaires américains et internationaux.
Plus proche de nous, l’invasion de l’Ukraine par la Russie est également une surprise stratégique, puisque de très nombreux pays européens ne croyaient absolument pas au passage à l’acte de la Russie, et ce, malgré les alertes répétées des services de renseignement américains.
Rendre la surprise plus difficile : alerte, lucidité, décision
Il est impossible de « supprimer » une surprise stratégique, mais il est tout à fait possible de rendre sa mise en œuvre bien plus difficile en travaillant, avec lucidité sur la collecte des informations, les mécanismes d’alerte et également sur les prises de décision dans l’incertitude.
Les surprises stratégiques les plus coûteuses ne sont pas celles que l’on n’a pas vues, mais bien celles que l’on a vues et que nous n’avons tout simplement pas voulu regarder en face.
Il ne fait aucun doute que les mois et années à venir nous réservent de nombreuses surprises stratégiques, et ce, dans de nombreux domaines.







